6 juillet 2020

Les pessimistes contre les optimistes
Qu'il pleuve ou qu'il vente, certains d'entre nous gardent le sourire aux lèvres en toutes circonstances. Bernard Bodo – stock.adobe.com
Entre les préoccupés et les insouciants, les tempéraments ont été exacerbés par cette période de crise sanitaire, qui a creusé les différences dans la façon d'envisager le monde et l'existence, voire les divergences. faut-il voir le verre à moitié plein, ou à moitié vide ?
Les uns parlent de seconde vague et de pandémie économique et sociale. Les autres focalisent sur le jour d'après et le réveil des consciences écologiques et politiques. Le débat fait rage entre pessimistes et optimistes. Carole ne comprend plus son mari. « Pour Daniel, rien n'est un problème, s'énerve-t-elle. Le Covid ? Ça va passer avec l'été. Le chômage ? Même pas peur. Dès le 11 mai, il était dehors avec sa bande de copains. Tout juste s'il a accepté de porter un masque… »
La guerre est donc déclarée entre les grincheux qui plombent l'ambiance et les écervelés qui l'enjolivent, parce que, évidemment, il est toujours fort pratique de juger le voisin. « C'est une façon de nous rassurer quant au bien-fondé de notre posture , observe Yves-Alexandre Thalmann, psychologue clinicien et auteur de Faire changer les autres sans les manipuler (Jouvence). Nous sommes prompts à condamner celui qui pense différemment, surtout en cas d'épreuve, comme celle du coronavirus . » Et à l'heure où il nous faut construire ensemble le monde de demain, chacun tire la couverture à soi. « Franchement, c'est insupportable ! s'exclame Terence. Quand je vois tous ces gens se lamenter sur leur sort, ça me donne envie de les secouer ! On est en vie, non ? Alors, on se retrousse les manches et on y va . »
Qui a raison et qui a tort ? « Personne , répond Yves-Alexandre Thalmann. La réalité n'existe pas en dehors de notre propre perception, qui varie en fonction de notre tempérament bien sûr, mais aussi de notre histoire, de nos croyances, de nos peurs . » Pour certains, le verre est à moitié vide ; pour d'autres il est à moitié plein. La réalité, elle, se contente d'un verre d'eau. Mais il ne s'agit pas seulement d'une différence de perception. Ce qui caractérise l'optimiste ? « Il a la certitude que ses actions ont des conséquences. Il attribue donc ses réussites à une cause interne et permanente, dont il est responsable ; et ses échecs à une cause externe et passagère, contre laquelle il ne peut rien » , décrit le psychologue.
Par exemple, quand il obtient un poste, l'optimiste loue ses compétences professionnelles ; s'il ne l'a pas eu, il estime qu'un autre candidat était meilleur que lui, ce qui ne sera pas toujours le cas. Le pessimiste fait tout le contraire. La cause de son succès ? Des facteurs externes, la chance, notamment. Ses échecs ? Ils lui incombent personnellement : il est nul et le restera.
Un même événement peut donc être vécu avec des lunettes roses ou… des pieds de plomb. D'où cela vient-il ? « L'éducation joue un rôle important , souligne le psychologue. Nous avons tendance à intérioriser nos modèles parentaux, qu'ils soient plutôt confiants ou craintifs. L'environnement socioculturel dans lequel nous grandissons nous influence également ; or la France n'est pas la championne du monde de l'optimisme. Sans doute aussi sommes-nous naturellement, génétiquement, d'un tempérament anxieux. Enfin, des expériences de vie difficiles ou douloureuses ont pu nous conduire à développer un certain pessimisme . »
Le sourire aux lèvres, Magali reconnaît que « les catastrophistes ont leurs raisons. Mais ils passent à côté de tout ce qui est positif. C'est vrai que ça a été dur, ce confinement, mais on a aussi vécu de belles choses. Tout le monde devrait le reconnaître, non ? Ça ne sert à rien de broyer du noir ! » Yves-Alexandre Thalmann met pourtant en garde contre l'impérialisme émotionnel et la dictature du bonheur. « C'est un piège idéologique de considérer que l'optimisme est la panacée » , souligne-t-il. Chaque regard a ses avantages et ses inconvénients. « Certes, des études montrent que les optimistes bénéficient d'une meilleure espérance de vie et de revenus plus importants ; ils sont aussi moins touchés par les divorces et les maladies graves , observe-t-il. Mais, moins vigilants, ils prennent des risques et ont donc plus d'accidents professionnels . »
Et les éternels inquiets ? « Un pessimisme modéré amène à une vision de soi, des autres et du monde plus réaliste : ces personnes réagissent à bon escient en tenant compte de la situation, sans se bercer d'illusions , note le psychologue. En revanche, une négativité importante et chronique conduit à la résignation, voire à la dépression. » Rien de magique cependant : si les joyeux lurons sont moins enclins à tomber malades, c'est parce qu'ils prennent davantage soin de leur santé. Au contraire des pessimistes qui, partant du principe que leur action n'y changera rien, abandonnent… Il ne suffit pas de penser qu'on est l'un ou l'autre : c'est agir qui change la donne.
Si l'optimisme n'est pas la panacée, elle y ressemble fort. « Je suis au bout du rouleau , confie Margot. Je ne vois rien de bien dans ce déconfinement qui nous oblige encore à nous réadapter. Mon année de fac n'a servi à rien, mon couple est en pleine crise et mes vacances sont compromises. Alors, oui, j'aimerais bien être optimiste. Mais je ne vois pas comment… » La bonne nouvelle, c'est que cela s'apprend ! Tout comme le découragement, d'ailleurs. Avant de développer la « psychologie positive » dans les années 1990, cette discipline qui focalise sur les ressources de l'individu et les aspects agréables de l'existence, Martin Seligman, chercheur à l'université de Pennsylvanie, était le spécialiste de la… dépression. En menant plusieurs études, il a mis en évidence le concept d' « impuissance acquise » . Selon lui, et selon des expériences sur les souris, lorsque nous n'avons pas appris à voir le bout du tunnel, nous arrêtons de le chercher ! Eurêka, s'est dit le chercheur : si le désespoir s'acquiert, alors la confiance aussi.
En ces temps encore difficiles, serait-il opportun de changer de regard ? « C'est loin d'être une obligation , tempère Yves-Alexandre Thalmann. D'autant que cela suppose un certain engagement. Mais ce peut-être un choix judicieux si nous souffrons d'un état d'esprit négatif, si nous voulons retrouver de l'enthousiasme et de la motivation, une certaine flexibilité mentale pour accepter les aléas de la vie, succès et échecs compris. »
Il s'agira alors de repérer nos distorsions cognitives, le fait de dramatiser par exemple ; de modifier nos croyances, et notamment la célèbre « Je suis comme je suis » ; d'identifier et d'apprivoiser nos émotions, comme la tristesse ou la colère dues à la pandémie ; de prendre en charge notre anxiété, grâce au sport par exemple. Ce travail sur soi, Jean-Marc s'y attelle depuis un an avec sa thérapeute : « À chaque fois que je suis démoralisé, je me demande « Qu'est-ce qui me fait penser ça ? Est-ce qu'il est possible qu'il en soit autrement ? » , explique-t-il. Si je n'avais pas fait cet effort pendant le Covid, je crois que je serais mort… de peur ! » Finalement, la question n'est pas tant de voir le verre à moitié plein ou à moitié vide : l'essentiel relève de notre capacité à le remplir nous-même.
C'est un piège idéologique de considérer que l'optimisme est la panacée. Optimisme ou pessimisme, chaque regard a ses avantages et ses inconvénients.
Aurore Aimelet
Source : https://www.lefigaro.fr/sciences/deconfinement-les-pessimistes-contre-les-optimistes-20200608

